Samedi matin, rue de Normandie. La lumière encore timide entre par les fenêtres du local de l’ATTM, l’Association des Travailleurs Turcs de la Moselle. Une vingtaine de personnes s’installent, des visages croisés au marché de Borny ou devant l’Agora. Sur le mur du fond, les premières images d’un documentaire tremblent. On y voit des hommes bâtir l’association, poser la première pierre d’un lien avec le quartier, dans un Metz-Est où les travailleurs immigrés turcs cherchaient un endroit où se retrouver. Ce matin-là, pourtant, ce ne sont pas les fondateurs qui tiennent la télécommande. Ce sont des jeunes, nés ici, qui appuient sur « lecture ».
L’anecdote remonte à 2015. À l’époque, l’ATTM sort un film documentaire retraçant quarante ans de vie associative à Borny. Pas un exercice nostalgique pour salon d’honneur. Un outil, taillé pour une mission précise : faire entrer une nouvelle génération dans les murs, sans casser ce que les anciens avaient mis des décennies à construire. Dix ans plus tard, le documentaire circule toujours et la relève a pris racine.
Un film pour ne pas oublier d’où l’on vient
L’idée du documentaire est née d’un constat simple, exprimé par Cemil Yörük, alors coordinateur de l’association : la mémoire des fondateurs s’efface et les jeunes ne viennent plus. Les réunions mensuelles rassemblent surtout des retraités. Le conseil d’administration peine à intéresser les moins de quarante ans. Plutôt que de doubler le nombre d’affichettes dans les cages d’escalier de Borny, Cemil propose un pari plus radical : confier une caméra à un groupe de jeunes et leur demander d’interviewer les anciens.
Ce n’est pas un gadget. Dans le quartier, on sait que la transmission orale est reine. Les récits de l’usine, du regroupement familial, de la création des premières associations turques en Moselle, tout ça se raconte autour d’un thé, pas dans un compte rendu administratif. Le film donne un cadre à ces récits, il les rend visibles pour ceux qui n’ont pas connu cette époque, et il oblige les anciens à formuler ce qu’ils ont toujours considéré comme une évidence.
La première projection, en 2015, attire bien au-delà des adhérents. Des familles entières débarquent, des habitants qui ne mettaient jamais les pieds au local, des gamins qui découvrent que leur grand-père a contribué à bâtir l’association. Le film ne cache pas les tensions, les désaccords sur l’orientation, les moments où l’ATTM aurait pu disparaître. C’est ce qui donne envie aux jeunes de s’investir.
Cemil Yörük, le coordinateur qui a fait le pont
Cemil Yörük n’a jamais eu besoin de parler fort. Éducateur dans l’âme, il a passé son temps à relier les bouts : un ancien qui boude le projet, un jeune qui doute de sa légitimité, une subvention qui tarde. Son obsession : que la passation se fasse sans fracture. Il a tenu la caméra, organisé les répétitions, convaincu les récalcitrants. C’est lui qui a imposé l’idée que filmer l’histoire, c’était déjà la prolonger.
Delal Aydogan, présidente malgré elle
Delal Aydogan ne se présente jamais en cheffe. Elle a grandi dans l’association, a vu son père y passer ses soirées, puis elle est revenue y donner un coup de main. La présidence, elle ne l’avait pas demandée. Personne d’autre ne voulait s’y coller.
Ce qui frappe dans son parcours, c’est le naturel du passage de témoin. Delal incarne une génération née en France, qui parle le turc avec l’accent de Metz, et qui ne se pose pas la question de l’intégration : elle est d’ici, point. En acceptant la présidence, elle n’a pas cherché à effacer le travail des anciens, elle a ajouté une couche. Des ateliers d’aide aux devoirs dans le local, un café des langues, des partenariats avec d’autres associations de Metz-Est. Elle a aussi apporté une attention particulière aux jeunes filles du quartier, qui ne trouvaient pas toujours leur place dans une association longtemps perçue comme masculine.
Delal n’est plus présidente aujourd’hui, mais elle reste une figure tutélaire. Elle a formé une nouvelle équipe, où des visages de vingt-cinq ans côtoient les fondateurs qui passent boire le café.
La jeunesse de l’association ne veut pas faire table rase
On les voit arriver le samedi, téléphone à la main et idées plein la tête. Les nouveaux actifs de l’ATTM parlent autant de réseaux sociaux que de cuisine traditionnelle, montent des collectes solidaires en ligne et proposent des cours de boxe éducative. Ils ne renient rien des racines anatoliennes de l’association, mais ils les réinterprètent. Un concert de saz, oui, mais après une session d’info sur les droits des locataires. Une soirée chouquettes et mantı, oui, mais suivie d’un débat sur la santé mentale des jeunes.
Cette génération a grandi avec Borny. Elle connaît les préjugés qu’on plaque sur le quartier, et elle n’a aucune envie de se laisser enfermer dans l’étiquette « association communautaire ». Ce qu’elle veut, c’est peser dans la vie locale, être consultée quand la mairie repense un square, avoir une voix au conseil citoyen. Le documentaire a servi de déclencheur, mais l’engagement se nourrit surtout d’une volonté politique : celle de montrer qu’à Borny, on construit encore, et pas tout seul.
Les anciens, de leur côté, observent ce rajeunissement avec un mélange de fierté et de vigilance. Ils ont accepté de lâcher les commandes, mais ils ne sont pas partis. On les voit aux manifestations du 1er mai, aux assemblées générales, ils donnent leur avis sans imposer leur veto. Cette cohabitation paisible n’a rien d’évident ; elle est le fruit d’années de dialogues parfois rugueux, de compromis sur la gestion du local, sur le choix des projets. Le documentaire a agi comme un acte fondateur commun, une référence à laquelle chacun peut se raccrocher quand un désaccord surgit.
Transmettre sans tout casser : le pari réussi de l’ATTM
Dans les quartiers de Metz-Est, à Bellecroix ou à Vallières, la même question revient : les bénévoles vieillissent, les jeunes s’engagent sur des causes ponctuelles plutôt que dans une structure pérenne. L’ATTM n’a pas opposé « anciens » et « jeunes ». Elle a fabriqué un objet commun, le film, où les deux générations étaient obligées de coopérer : que les anciens racontent, que les jeunes écoutent.
L’effet collatéral : des chercheurs de l’Université de Lorraine, des journalistes ont fini par pousser la porte. L’association s’est retrouvée invitée à des tables rondes sur la mémoire de l’immigration. Dans notre rubrique actualités, on revient régulièrement sur ces histoires de quartier qui bousculent les clichés. Tout n’a pas été simple. Certains jeunes ont quitté l’asso en cours de route, lassés par le rythme lent des décisions.
Et maintenant ? L’association turque de Borny à l’horizon 2030
Dix ans après le film, l’ATTM est toujours debout, plus jeune et plus féminine. Le local accueille des permanences juridiques, des ateliers d’écriture, un groupe de parole pour les aidants familiaux. Le documentaire est devenu presque un rite de passage pour les nouveaux adhérents : chaque année, une séance est organisée pour les jeunes de 16 à 25 ans, suivie d’une discussion sur ce qu’ils veulent changer dans l’asso.
Les défis restent immenses. Le bailleur rénove des tours, le quartier voit ses habitants déménager puis revenir, le tissu associatif se tend quand les subventions diminuent. L’ATTM doit continuer à prouver sa pertinence dans un Metz-Est qui se transforme. Elle a au moins un atout : une mémoire filmée, et une génération intermédiaire, celle de Delal, qui sait faire le pont entre les fondateurs et les primo-bénévoles de 2026.
La prochaine étape ? Peut-être un deuxième documentaire, cette fois réalisé entièrement par des jeunes, sur le Borny d’aujourd’hui. Ou un podcast. Ou un compte TikTok, tiens.
Questions fréquentes
Le documentaire de l’ATTM est-il accessible au public ?
Oui, l’association organise des projections régulières ouvertes à tous, annoncées dans l’agenda des quartiers. Une copie est consultable au local de l’ATTM à Borny, sur rendez-vous. Le film n’est pas en ligne pour des questions de droits, mais des extraits circulent lors des événements.
Comment adhérer à l’ATTM si l’on veut s’impliquer ?
Il suffit de pousser la porte du local, rue de Normandie, ou d’écrire à l’association via ses réseaux. L’adhésion est accessible, et les initiatives portées par des jeunes sont particulièrement encouragées. Le meilleur moment pour une première rencontre reste les projections-débats, où l’échange est libre et informel.
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