Février 2020. À la résidence Haute-Seille, on entendait un bruit de fond différent ce jour-là. Pas celui de la télé allumée dans le salon commun, mais le souffle d’un enregistreur Zoom posé sur une table basse. Autour, trois femmes : Anaïs, Monique, Josette. La première émission de « Petites et grandes histoires » venait de commencer, et nous, on ne savait pas encore qu’on allait réécouter ces voix des années plus tard comme on ouvre un album photo.
Six ans ont passé. Mai 2026. Un dimanche pluvieux, j’ai repassé le fichier son. Monique raconte la Grand-rue d’avant, Josette imite le bruit des machines, Anaïs décrit sa première nuit dans un appartement sans rideaux. Et d’un coup, le quartier n’est plus celui qu’on traverse en accéléré. Il redevient celui qu’elles ont construit, habité, perdu parfois. Ce jour-là, j’ai compris pourquoi ce format reste le cœur battant de Bornybuzz, bien après que les micros ont été rangés.
Le salon de la résidence transformé en studio
Je me souviens de l’odeur de café dans le hall. La résidence Haute-Seille, quand on y entre, c’est d’abord un couloir jaune pâle, une plante verte près de l’ascenseur, et le bruit discret des cannes sur le carrelage. Pour enregistrer, l’équipe de l’époque avait poussé les fauteuils, posé un enregistreur au milieu et demandé le silence aux aides-soignants qui passaient. Pas de studio insonorisé, pas d’horloge qui stresse. Juste trois résidentes qui ont dit oui tout de suite, parce que parler du passé, c’est leur quotidien quand la télé ne suffit plus.
L’idée de « Petites et grandes histoires » n’a jamais été de faire du beau son. Elle était de montrer qu’une vie racontée dans un salon de résidence a autant de valeur qu’un témoignage d’historien. Ce qui change, c’est la précision. Anaïs n’a pas étudié l’urbanisme, mais elle peut te décrire l’emplacement exact du robinet collectif dans sa première cour, et comment l’eau gelait l’hiver 1963.
Anaïs, la mémoire des premières HLM
Anaïs est arrivée à Borny en 1962. Elle venait de la Moselle rurale, un village où l’église était plus haute que toutes les maisons. « Quand j’ai vu les barres, j’ai cru que c’était une ville de géants », a-t-elle dit ce jour-là. Son appartement n’avait pas de chauffage central au début, et les fins de mois se comptaient en pièces de monnaie alignées sur la toile cirée.
Ce qu’elle livre dans l’émission, c’est une chronologie sensible du quartier. Elle se rappelle le numéro du premier bus qui reliait les tours au centre-ville, le jour où l’ascenseur est tombé en panne pendant trois semaines, et surtout les voisins. Des noms à coucher dehors, avec l’accent du coin, que plus personne ne prononce aujourd’hui. « Mme Schmitt au 4e, elle descendait les poubelles à votre place si vous étiez malade. » Voilà le genre de phrase qui vaut tous les bulletins municipaux du monde.
Écouter Anaïs, c’est réaliser un truc tout bête : le « vivre-ensemble » dont on parle tant dans les réunions de quartier, il existait déjà, mais il portait le nom de Mme Schmitt, et il se pratiquait dans la cage d’escalier, sans subvention.
Monique, le bar-tabac et les copines de la Grand-rue
Monique, c’est la voix des commerces disparus. Quand elle parle de la Grand-rue dans les années 70, on croirait voir les devantures défiler. Elle cite le bar-tabac où elle achetait ses Gauloises, la droguerie où le patron servait la javel au litre, la boulangerie qui faisait encore le pain au feu de bois. Des adresses précises, avec le prénom du gérant.
Ce qui frappe dans son récit, c’est l’importance du trottoir. Pas le trottoir des voitures brûlées dont parlent machinalement les reportages. Le trottoir où on se posait, où on refaisait le monde entre deux courses, où les enfants jouaient au ballon et où les anciens tiraient leur chaise l’été. Monique a eu un cancer à 50 ans, elle s’est battue, et elle dit que si elle a tenu, c’est grâce à ce trottoir. Pas un mot sur le lien social, pas un discours abstrait : juste un trottoir, une chaise, des voisins qui passent et qui prennent des nouvelles.
Dans un article du magazine consacré aux mémoires de Metz-Est, on avait déjà évoqué la disparition progressive des petits commerces de la Grand-rue. Mais avec Monique, on entend le bruit de la caisse enregistreuse mécanique. C’est autre chose.
Josette, l’usine textile et le bruit des machines
Josette a travaillé trente ans à l’usine textile, à l’est du quartier, du côté de la zone d’activité. Dans l’émission, elle ne dit pas « l’industrie textile messine », elle imite le bruit du métier à tisser avec sa bouche. Elle fait « tcha-tcha-tcha-tcha » pendant dix secondes, puis elle rit. Et ce rire contient plus de fatigue et de fierté que tous les documentaires sur la désindustrialisation.
Elle raconte la cadence, les ampoules aux doigts, le contremaître qui criait, mais aussi la solidarité entre femmes quand il fallait couvrir la pause d’une collègue malade. « On se serrait les coudes, parce qu’on savait que le lendemain, c’est toi qui aurais besoin d’une demi-heure pour aller chercher ton gamin fiévreux. » Une caisse de grève silencieuse, sans syndicat, sans banderole. Juste des ouvrières qui se protégeaient mutuellement.
Ce qui rend Josette inoubliable, c’est qu’elle ne fait aucune hiérarchie entre l’histoire du quartier et l’histoire de son usine. Pour elle, Borny, c’est l’usine. Et l’usine, c’est sa vie. Ceux qui disent que le quartier n’a pas de patrimoine devraient l’écouter dix minutes.
💡 Conseil : Si vous avez la chance d’avoir un parent qui a travaillé dans une industrie locale aujourd’hui fermée, faites-le parler de l’outillage, des odeurs, du froid dans l’atelier à 6h du matin. Ce sont ces détails sensoriels qui transmettent le mieux une époque que les jeunes générations ne peuvent plus imaginer.
Pourquoi ces voix comptent plus que jamais
J’ai réécouté l’émission intégrale au mois d’avril 2026, juste après un énième conseil de quartier où l’on parlait réhabilitation du bâti. Les élus disaient « préservation de l’identité du quartier » en parlant de la façade des immeubles. Mais l’identité, elle n’est pas dans le crépi. Elle est dans ce qu’Anaïs, Monique et Josette racontent. Si tu perds leurs voix, tu perds la mémoire de ce que Borny a été, bien avant que les mots « NPNRU » et « concertation citoyenne » apparaissent dans les comptes-rendus.
Ces émissions font plus que témoigner. Elles corrigent une injustice silencieuse. À Metz-Est, on a longtemps considéré que l’histoire locale commençait aux archives municipales et s’arrêtait aux bulletins de la paroisse. Or, les gens d’ici ont vécu des mutations rapides, brutales parfois. Le quartier pavillonnaire d’Anaïs a été grignoté par les résidences, le trottoir de Monique s’est vidé avec l’arrivée de la grande surface à l’Agora, l’usine de Josette a fermé sans qu’on en retrouve trace dans les livres d’histoire.
Dans un format long, sans précipitation, on assiste à l’émergence d’une mémoire de quartier au sens propre. Pas folklorique, pas instrumentalisée pour un projet de com’. Une mémoire qui dit aussi les tensions, les familles parties trop vite, les espoirs déçus.
Quand les murs parlent, il faut les écouter
Il y a une dimension pratique à tout ça, et c’est ce qu’on oublie souvent quand on se contente de qualifier ces récits de « touchants ». Ces voix sont une ressource concrète pour comprendre le quartier aujourd’hui. Si tu veux savoir pourquoi telle cage d’escalier est plus dégradée que telle autre, demande à Anaïs, elle te dira que ça fait quarante ans que l’entretien y est plus lent qu’ailleurs. Si tu cherches à dynamiser un commerce en rez-de-chaussée, écoute Monique, elle te dira quel type de boutique fonctionnait à cet emplacement dans les années 80 et pourquoi elle a fermé.
Le patrimoine immatériel, on en cause dans les colloques. Ici, on le met en ligne, accessible à tous, gratuitement. Avec une qualité sonore très imparfaite, et une authenticité totale. À Bellecroix, d’autres initiatives ont commencé à documenter les souvenirs du foyer-logement de la place, mais sans forcément la diffusion qu’on a pu donner sur le site. Si vous voulez vous inspirer, jetez un œil à ce qui se fait là-bas, c’est une démarche cousine.
Si vous êtes du coin et que vous avez des idées d’ateliers mémoire, consultez régulièrement l’agenda du quartier. On y voit passer des permanences de collecte, des après-midi d’enregistrement ouverts aux habitants.
Questions fréquentes
Comment écouter l’émission « Petites et grandes histoires » avec Anaïs, Monique et Josette ?
L’enregistrement est toujours disponible sur la page d’accueil de Bornybuzz, dans la section « Radio des parents ». Il suffit de rechercher le nom de l’émission dans le lecteur intégré. Si vous ne trouvez pas, écrivez-nous directement via les locaux de La Passerelle, on vous enverra le lien.
Peut-on proposer l’histoire d’un proche pour une future émission ?
Oui, l’équipe de Bornybuzz est toujours preneuse de nouveaux témoignages. Contactez-nous via le formulaire du site ou passez nous voir pendant les heures d’ouverture du centre social. On se déplace avec un enregistreur, pas besoin de matériel compliqué.
D’autres émissions avec des seniors existent-elles sur Bornybuzz ?
Tout à fait. La série « Petites et grandes histoires » a depuis accueilli d’autres résidents de Metz-Est, avec des profils variés. Vous pouvez parcourir la catégorie Articles et utiliser le mot-clé « mémoire » pour tomber sur certains de ces entretiens. Certains sont consacrés au vécu du confinement, d’autres aux métiers disparus.
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