Dimanche après-midi, 15 h, au centre social du Petit Bois. Dans la salle polyvalente, un gamin de dix ans tient un saz presque aussi grand que lui. Autour de lui, trois adultes, deux ados, et un vieux monsieur qui a fait le déplacement depuis Bellecroix. Le prof, un quarantenaire discret, gratte une mélodie, les doigts agiles sur le manche, et le petit commence à suivre. C’est ça, une Saz Session. Pas un concert en rang d’oignons, pas un cours ex cathedra. Juste un cercle où l’instrument circule, où les oreilles s’ouvrent, et où la langue turque, kurde ou grecque se mêle au français sans que personne ne fronce les sourcils.

L’histoire a démarré il y a plus de dix ans, quand l’association culturelle anatolienne du quartier a voulu sortir le saz des salons familiaux. À l’époque, l’instrument était confiné aux fêtes privées, aux mariages, aux veillées entre anciens. Les gamins nés ici ne savaient pas toujours que leurs grands-parents avaient trimballé ces luths à travers l’Anatolie. L’idée n’était pas de monter une école académique, mais de poser des chaises dans le centre social et de laisser les gens entrer. Avec une règle simple : celui qui sait transmet, celui qui découvre essaie.

Un luth qui parle avant qu’on le touche

Le saz, on l’appelle aussi bağlama selon la région. Un instrument à cordes pincées, caisse de résonance en poire, manche long, frettes qui autorisent des quarts de ton impossibles sur une guitare classique. Visuellement, ça évoque un oud allongé, mais le timbre est plus sec, plus percussif. En Anatolie, il accompagne les poèmes, les chants de résistance, les berceuses. À Metz-Est, ceux qui en jouent ne sont pas seulement turcs : Kurdes, Grecs pontiques, Arméniens partagent le même répertoire. Le manche est large, l’accordage tolérant, la tradition orale fait sauter la barrière de la partition, et un gamin qui n’a jamais tenu l’instrument entre en contact en quelques minutes.

Une mémoire que le patrimoine messin n’a jamais nommée

Quand on parle de “culture messine”, on cite le Graoully, les orgues de la cathédrale, la Fête de la Mirabelle. On oublie que des milliers de personnes vivant à Borny, à Bellecroix ou à Vallières portent avec elles une tradition musicale qu’on n’entend jamais dans les festivals du centre-ville. La Saz Session, c’est la réponse bricolée à cet oubli.

Elle naît d’un constat simple : au centre social, les jeunes avaient besoin d’activités qui ne soient ni du soutien scolaire ni du sport. Des choses qui touchent à l’identité, à la langue des parents, sans être des cours de folklore figé. Le saz est devenu ce point de jonction. Un ado qui ne parle plus turc à la maison va soudain retenir une mélodie chantée par sa grand-mère et chercher à la reproduire sur le manche. C’est cette étincelle que les animateurs de l’association guettent. Et elle se produit plus souvent qu’on ne croit.

Une après-midi où tout le monde joue

La structure est lâche. Le prof accorde les instruments, lance une improvisation. Au bout d’une demi-heure, on oublie qui est prof, qui est élève. Des musiciens extérieurs se greffent : rebetiko grec, musiques balkaniques, parfois un oud venu du Maghreb. Les langues tournent : turc, grec, kurde, et toujours le français pour que personne ne soit exclu. Quand un musicien entame un chant de résistance anatolien, des regards s’allument.

Le lien intergénérationnel qu’on ne fabrique pas en réunion

La Saz Session, c’est du “vivre ensemble” sans sigle, sans budget fléché, sans réunion. Entre les vieux qui ont connu l’émigration et les gamins qui ont grandi entre la Muse et l’Agora, l’instrument oblige à se parler.

L’autre dimanche, une dame née en Cappadoce, assise sur une chaise en plastique. Elle ne joue pas, elle écoute. À la fin d’un morceau, elle demande à un adolescent : “Tu sais de quelle région vient cette chanson ?” L’ado répond du tac au tac : “C’est une chanson kurde, elle parle d’exil.” La dame hoche la tête, émue. Le jeune ajoute : “Mon grand-père la chantait.” Une transmission s’est faite sans manuel, sans attestation. Juste parce que le saz était là.

Ce que les institutions gagneraient à regarder de plus près

Paradoxalement, ce type d’initiative reste fragile. L’association qui porte les sessions fonctionne avec des bouts de ficelle : une subvention de temps en temps, des locaux prêtés par le centre social, la bonne volonté de quelques bénévoles. Pendant ce temps, les dispositifs culturels municipaux passent à côté. On finance des résidences d’artistes, des ateliers “découverte du monde” avec des intervenants extérieurs, mais on ne va pas toujours chercher ce qui existe déjà dans les cages d’escalier.

Pourtant, les Saz Sessions cochent toutes les cases des politiques publiques : jeunesse, lien intergénérationnel, diversité culturelle, participation des habitants. Le problème, c’est qu’elles ne rentrent pas dans les cases administratives classiques. Elles ne produisent ni restitution ni rapport d’activité en bonne et due forme. Elles produisent du lien, et c’est bien plus difficile à mesurer. Un coup de pouce ne ferait pas de mal.

Ceux qui veulent se faire une idée peuvent consulter les autres initiatives culturelles recensées dans nos articles sur la vie associative de Metz-Est. On y parle aussi bien de hip-hop que de fresques murales, et on retrouve la même énergie : des habitants qui prennent en main leur propre récit.

Le quartier de Bellecroix n’est pas en reste. Plusieurs familles d’origine anatolienne y habitent, et des passerelles commencent à se tisser avec les musiciens du Petit Bois. Des discussions sont en cours pour organiser une session itinérante, histoire de sortir des murs du centre social et d’aller à la rencontre des voisins. On en saura plus dans les semaines à venir ; l’actualité de Bellecroix en parlera.

Un père, un fils, un saz

À la dernière session, un père venu avec son fils glisse au prof : “Mon père me jouait ce morceau, mais je n’ai jamais appris. Aujourd’hui, c’est mon fils qui me l’apprend.” Le prof pose son saz : “C’est pour ça qu’on est là.”

Questions fréquentes

Faut-il connaître la musique turque pour participer ?

Pas du tout. Les sessions sont conçues pour les oreilles neuves. Le professeur explique les bases, les plus expérimentés jouent et vous pouvez rester en retrait, poser des questions, ou essayer un saz mis à disposition. La curiosité suffit largement.

Où peut-on apprendre le saz en dehors des sessions ?

L’association culturelle anatolienne du Petit Bois propose des cours réguliers au centre social. Certains professeurs particuliers interviennent aussi du côté de Bellecroix. Le mieux reste de se renseigner directement auprès du centre social ou de suivre les annonces dans l’agenda des quartiers.

Le saz se joue-t-il uniquement dans un contexte traditionnel ?

Non. Des musiciens l’intègrent à des formations jazz, électro ou chanson française. À Metz, des groupes commencent à mixer le saz avec des sons plus contemporains, preuve que l’instrument est bien vivant et échappe à la carte postale folklorique.

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